« J’étais nulle en langues » reconnaît Natacha Limosa, responsable du pôle visio-interprétation chez Rogervoice. Son quotidien ? Manager la centaine d’interprètes du Centre-Relais Téléphonique français, qui rendent accessibles un demi-million d’appels par an, en Langue des Signes Française (LSF) et en Français. Retour sur son parcours placé sous le signe de la transformation.
Naissance d’une vocation
Rien ne prédestinait Natacha à la langue des signes française. C’est au cours d’un stage en Institut Médico-Éducatif (IME), dans le cadre de ses études pour devenir éducatrice spécialisée, qu’elle observe pour la première fois des interprètes professionnels rendre accessibles des réunions d’équipe à des collègues sourds. « Ce soir-là, je suis rentrée chez moi et j’ai dit à mes parents : « Je veux devenir interprète en langue des signes » », se souvient-elle.
Ce qui l’a fait basculer ? La découverte d’une forme de communication unique, extrêmement imagée et visuelle. Contrairement aux langues « vivantes », figées par l’écrit, la LSF exige un investissement corporel et émotionnel total. « Ce n’est pas juste transmettre un signe, c’est impliquer le corps et transmettre des émotions. Les expressions du visage font partie de la grammaire », explique-t-elle. Une véritable pensée visuelle qui structure l’espace avant de guider le mouvement.
Un métier en forte tension
Devenir bilingue en LSF et professionnelle a pourtant été un parcours fastidieux, combinant des formations intensives d’apprentissage de la LSF et un cursus universitaire exigeant en Sciences du Langage. Un investissement financier et temporel lourd qui constitue encore aujourd’hui un frein à la démocratisation de la profession.
Aujourd’hui, le métier d’interprète en LSF est en situation de forte tension en France : on ne compte que 400 à 600 professionnels diplômés pour répondre aux besoins de toute la population sourde. Justice, santé, entretiens d’embauche ou simples démarches administratives… les besoins sont immenses et quotidiens.
L’enjeu est de taille : le rapport Gillot, publié en 1998, indiquait que 80 % des sourds étaient illettrés. Si ce chiffre doit être nuancé aujourd’hui, l’accès à la langue des signes française reste insuffisant pour permettre aux personnes sourdes et malentendantes de communiquer de façon fluide et autonome.
L’aventure Rogervoice : l’ère (et l’art) de la visio-interprétation
En octobre 2018, Natacha approche Rogervoice avec une idée en tête : créer le poste de coordinatrice pour accueillir et former les visio-interprètes sur la plateforme téléphonique naissante. À l’époque, la visio-interprétation est encore peu proposée en dehors du cadre professionnel. L’entreprise fait figure de pionnière de l’offre grand public et la crise du Covid-19 va accélérer cette transition technologique et stimuler le développement du métier.
En visio, la charge cognitive est démultipliée. Contrairement au présentiel où l’interprète suit un fil conducteur unique, le visio-interprète enchaîne en quelques minutes des univers radicalement différents : un rendez-vous médical, un appel à un avocat, puis une réclamation administrative. De plus, les appelants sourd et entendant ne se voient pas ; l’interprète devient le seul canal émotionnel et le régulateur du flux de parole. « C’est ce qu’on appelle le pilotage de l’appel. Quand la colère ou le désaccord s’en mêlent, tout le monde veut s’exprimer en même temps. À nous de poser les choses pour interpréter au plus juste », confie Natacha.
Lorsqu’on lui demande d’associer Rogervoice à un mot, Natacha parle de « transformation ». Si au niveau personnel, Rogervoice lui a permis de se parer d’une casquette d’experte managériale qu’elle n’aurait jamais cru endosser, c’est surtout la transformation sociale qui la fait vibrer.
En offrant cet intermédiaire en visio, Rogervoice permet aux personnes sourdes et malentendantes de reprendre le contrôle de leur vie en toute autonomie. Une fierté pour cette professionnelle qui, fidèle à ses valeurs, continue d’offrir bénévolement son temps chaque année lors de la Journée Mondiale des Sourds. Une manière de rendre à la communauté le magnifique cadeau qu’elle lui a fait : sa langue.