Pendant huit ans, il a bravé les sommets et les administrations pour tenter d‘être guide de haute montagne. Si les biais du monde des entendants lui ont fermé la porte du diplôme, ce grenoblois de 35 ans a trouvé une autre voie. Sourd profond, ingénieur et alpiniste émérite, Arnaud Guillemot prouve que le silence n’est pas un gouffre, mais une force.
Pour la plupart des alpinistes, la montagne est un opéra de craquements de glace, de chutes de pierres et de cris d’alerte. Pour Arnaud Guillemot, elle est un sanctuaire de pure déconnexion. Sourd profond de naissance, ce trentenaire installé à Grenoble a fait des cimes son espace de liberté.
« En montagne, le temps n’est pas le même. On réapprend la vigilance, l’attention pure à l’environnement », confie cet ingénieur chez EDF. Un environnement qu’il maîtrise sur le bout des doigts : en huit ans de pratique intensive, Arnaud a déjà encadré plus de 50 personnes – sourdes comme entendantes – sur les parois les plus vertigineuses, en sécurisant chaque cordée grâce à une préparation millimétrée et une communication invisible, par le fil de la corde.
Le sommet administratif
Le rêve d’Arnaud Guillemot ? Devenir guide de haute montagne, un milieu ultra-sélectif où aucun sourd n’a encore sa place en France.
Après avoir bravé la lenteur bureaucratique pour obtenir une simple autorisation officielle de se présenter au concours de l’ENSA (École Nationale de Ski et d’Alpinisme), il tente quatre fois le concours d’entrée. La sélection est drastique, impitoyable, la moindre sous-performance est éliminatoire. Arnaud dompte les épreuves de ski et de recherche de victimes d‘avalanche, mais bute finalement sur le « terrain varié » pour une poignée de secondes sur le chrono.
Derrière l’argument de la vitesse et de la sécurité, Arnaud se heurte surtout aux biais inconscients d’un milieu frileux face à la différence. Mais là où d’autres auraient nourri de l’amertume, cet éternel optimiste préfère regarder le chemin parcouru.
« En France, on ne regarde que le diplôme, la coupe, le papier. On oublie le cheminement. Ce combat m’a apporté une maîtrise des émotions, une technique et une autonomie que personne ne pourra me retirer. »
Déplacer son combat : « Silence, on grimpe »
Ne pouvant devenir guide, Arnaud décide de déplacer son sommet. En novembre 2022, frustré de ne pouvoir profiter des festivals de films de montagne à Grenoble parce que les productions françaises ne sont jamais sous-titrées, il subit le mépris d’un organisateur qui lui oppose un laconique « je ne peux rien faire pour vous ».
C’est l’étincelle. Arnaud crée le collectif « Silence, on grimpe ». Entouré de 15 personnes expertes (sourdes et entendantes, monteuse, statisticienne, développeuse), il lance une offensive positive. Au lieu de blâmer, le collectif valorise ceux qui s’engagent. Et « la méthode Guillemot » fonctionne : en deux ans, le nombre de festivals de montagne proposant des films accessibles grimpe en flèche, passant de 0 à 21 événements en 2025.
Rogervoice : le piolet technologique
Pour mener son action de front tout en gérant sa vie d’ingénieur, Arnaud a dû apprivoiser un outil qui l’effrayait par le passé : le téléphone. « Appeler, ce n’était pas du tout dans mes habitudes. Il a fallu apprendre les codes, oser dire « allô » », s’amuse-t-il.
Grâce à Rogervoice et sa transcription instantanée, l’alpiniste a trouvé son meilleur allié pour faire plier les directeurs de festivals et les réalisateurs. « Par e-mail, on peut vous ignorer. Au téléphone, ils sont obligés de répondre. Et quand ils découvrent qu’ils parlent directement à une personne sourde, l’impact est immédiat. On ne peut plus se cacher derrière de fausses excuses. »
Si Arnaud Guillemot n’est pas (encore) guide de haute montagne sur le papier, il est devenu bien plus : un ouvreur de voie pour des milliers de personnes qui, comme lui, refusent que le silence soit une frontière.