Do you want to switch to the english version?

Yes, switch
Accueil > Blog > Portraits et témoignages > « Je voulais juste téléphoner » : le voeu d’Olivier Jeannel qui a changé la vie des personnes sourdes et malentendantes

« Je voulais juste téléphoner » : le voeu d’Olivier Jeannel qui a changé la vie des personnes sourdes et malentendantes

Sous-titrer les appels téléphoniques en temps réel, ce n’est pas qu’une question de confort pour les personnes sourdes et malentendantes, « c’est une condition de notre autonomie ». Sourd depuis l’enfance, Olivier Jeannel a transformé son propre défi en une entreprise pionnière. Portrait d’un entrepreneur qui a bousculé les télécoms et le quotidien des personnes sourdes et malentendantes. 

De L.A. à Paris : être sourd sur les bancs de l’université

Né à Los Angeles de parents français, Olivier Jeannel perd l’audition à l’âge de deux ans. Dans une enfance passée à l’ombre des mots, il trouve « son salut » dans les livres et la dynamique d’une famille ultra-présente. « Mes parents étaient très présents, surtout ma mère, et avec mes frères et sœurs, l’apprentissage continuait à la maison après l’école », se souvient-il.

Mais c’est sur le campus de l’université de Berkeley que le jeune homme reçoit son premier choc culturel – et technologique. Là-bas, le handicap n’est pas un tabou, c’est une logistique. Dès son arrivée, on lui pose une question inédite : « De quoi avez-vous besoin pour réussir ? ».

L’université lui fournit des preneurs de notes et un système pour transcrire ses appels. Il découvre le principe de l’environnement accessible. Elle ne le quittera plus, pas même sur les bancs de Sciences Po Paris. A l’époque, l’École ne disposait pas encore d’un programme d’accompagnement pour les étudiants en situation de handicap. Il doit compter sur sa débrouillardise pour trouver de preneurs de notes bénévoles dans sa promo et d’une bonne réserve de papier carbone. L’École le suivra dans sa démarche. Il va alors affiner une conviction profonde : l’innovation entrepreneuriale et la bonne volonté adressent la majorité des problématiques, qui sont ensuite rendues pérennes par un soutien institutionnel.

Le déclic de la dictée vocale

Au début des années 2010, Olivier Jeannel est cadre chez Orange. Il ne se décrit pas comme un militant, plutôt comme un entrepreneur. Face à l’ironie de se retrouver chez l’opérateur historique sans pouvoir téléphoner de manière indépendante, il a un déclic en regardant un ami utiliser la dictée vocale de son smartphone. Si l’intelligence artificielle peut écrire ce qu’on lui dicte, pourquoi ne pourrait-elle pas transcrire un coup de fil en temps réel ? « Je ne voulais plus anticiper, réserver un créneau, dépendre d’un collègue. Je voulais une solution immédiate, personnelle, autonome », affirme-t-il. Il pose les bases de l’équivalence fonctionnelle.

Trouvant du soutien chez Orange mais pas les conditions d’une exécution façon « startup »,  Olivier Jeannel décide de sauter le pas de l’entrepreneuriat. C’est un exercice qu’il connaît bien. Par le passé, il a déjà tenté de lancer en France ces jus mixés à emporter au nom imprononçable, les « smoothies » ou encore, un autre concept tout droit venu de Etats-Unis : le foodtruck… Le succès viendra plus tard, pour d’autres que lui. 

En 2014, armé de ses économies, d’un financement en crowdfunding et entouré des ingénieurs pointus et des freelances, le projet Rogervoice prend vol. Et dès 2015, l’application est lancée.

D’un besoin personnel à l’application universelle

Le timing est parfait. En entrepreneuriat, une bonne idée ne suffit pas, il faut aussi allier une capacité d’exécution à des conditions de marché propices. Pour Rogervoice, l’arrivée de la Loi pour une République numérique d’octobre 2016 accélère la donne. Le texte oblige les centres d’appels et les opérateurs à proposer gratuitement un service de transcription et d’interprétation simultanée pour les personnes sourdes et malentendantes.

D’une innovation de niche, Rogervoice devient un acteur stratégique du marché français des télécoms. L’application complète la transcription écrite avec l’interprétation en langue des signes (LSF), la langue française parlée complétée (LfPC), la vocalisation de l’écrit et la transcription compatible Braille.

Rogervoice compte désormais 120 personnes dans ses effectifs. Et le succès est au rendez-vous : plus de 12 millions d’appels ont été rendus possibles grâce à l’application.

Changer les mots pour changer les vies

Olivier Jeannel voit déjà plus loin. Son prochain défi ? Décomplexer le sujet de l’audition. « En France, on parle de déficience, de souffrance. Il faut arrêter de le cantonner uniquement à un diagnostic négatif et apprendre à « vivre avec” son audition », plaide-t-il. 

D’ici les prochaines années, Rogervoice ambitionne de démocratiser davantage le sous-titrage téléphonique dans les usages et de faire connaître cette solution au grand public : « Je veux que le sous-titrage des appels devienne aussi évident que celui de la télévision. » À l’heure où la population vieillit, la perte d’audition devient un enjeu de société majeur, et pour Rogervoice, un terrain fertile pour l’innovation. L’entreprise s’attèle désormais aux difficultés cognitives et à la presbyacousie des seniors. Pour le fondateur, l’enjeu dépasse largement la technologie : « La communication est un droit fondamental. » 

Malgré le fait de voir, en ces temps troublés, les sujets du handicap et de la RSE (responsabilité sociale des entreprises) passer trop souvent au second plan, le patron-entrepreneur reste un optimiste de combat. Les projets d’inclusion, rappelle-t-il, ne sont pas une tendance passagère. Ils sont là pour durer.

Sommaire

Chloé Beaufils
Responsable éditoriale passionnée, Chloé Beaufils collabore avec Rogervoice pour donner vie à des portraits et articles inclusifs et authentiques. Forte de plusieurs années d’expérience en storytelling, elle accompagne les marques pour rendre chaque histoire engageante et accessible à tous.